Précédent
Précédent
Précédent

CINÉ-CONFÉRENCE

LE PALAIS EN IMAGES

« Si les murs pouvaient parler ». Sans connaître la nouvelle émission télévisée de Stéphane Bern, sur les édifices qui, du Kremlin à la Maison-Blanche, racontent l’histoire du monde, l’Institut audiovisuel et les Archives du palais de Monaco ont décidé de se pencher, pour leur prochaine ciné-conférence, sur le palais princier et son histoire, à l’occasion de la réouverture à la visite des Grands Appartements, restaurés et réaménagés.

 

Après « Albert Ier en films » en 2014, « Rainier III en films » en 2015, « L’invention de Monte-Carlo » en 2016,

« Monaco et la mer » en 2019, « Le Palais en images » s’efforcera de surprendre son public au fil d’une découverte chronologique et thématique du monument symbolique de la Principauté, à travers ceux qui l’ont fait, et au gré de documents audiovisuels inédits, rares, ou à l’approche renouvelée.

 

Éminent lieu de mémoire de son environnement géopolitique, le palais princier est, à l’origine, la forteresse-frontière occidentale de la République de Gênes, bâtie à partir de 1215. Il devient la résidence de la famille Grimaldi lorsqu’elle installe, entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle, sa souveraineté sur Monaco. Au début du XVIe siècle, les seigneurs de Monaco se détachent définitivement de leur mère patrie et font reconnaître leur indépendance par les puissances européennes : le roi de France en 1512, l’empereur et le pape en 1524. Leur demeure médiévale prend alors progressivement l’allure d’un palais fortement marqué par la Renaissance italienne. En témoignent les décors peints originaux de la cour d’Honneur et d’un certain nombre de salles de l’aile des Grands Appartements, aujourd’hui en cours de complète mise au jour, préservation et restauration.

 

Honoré II (1597-1662), premier Grimaldi à porter le titre de prince, dote sa maison de marques architecturales qui signent la monarchisation de la dynastie. Sous le règne de son petit-fils Louis Ier, la cour d’Honneur s’enrichit d’un grand escalier en fer à cheval, rappelant, mais dans un style maniériste, celui de Fontainebleau, une des résidences du roi de France, qui est, depuis 1641, le protecteur et l’allié de la Principauté. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le palais abrite de très riches collections d’art, notamment de tableaux, qui sont dispersées lorsque la Révolution française gagne Monaco. Désaffecté pendant plus de vingt ans, le palais est réaménagé après la restauration des princes en 1814, et surtout à la fin du XIXe siècle. Les pièces d’apparat des Grands Appartements sont alors agencées à peu près telles qu’on les voit aujourd’hui. Les premiers documents figurés représentant le palais datent du tout début du XVIIe siècle. Double escalier de la cour et porte d’Honneur n’existent pas encore. Les ingénieurs militaires s’intéressent surtout aux fortifications du Rocher, mais rendent fidèlement tous les bâtiments de la péninsule, au premier rang desquels le palais, car, comme l’écrit le dramaturge et journaliste Michel Guyot de Merville, qui visite Monaco en 1717, « le premier bâtiment qui s’offre à la vue » est la demeure du prince. L’abbé de Mauvans, qui, en 1687, accompagne Louis de Thomassin de Mazaugues,

un parlementaire aixois, s’exclame, quant à lui : « On a vu […] tout ce qu’il y a à voir à Monaco lorsqu’on a parcouru le palais » ! En 1732, le peintre monégasque Bressan fournit un témoignage fidèle des embellissements successifs du Grand Siècle. L’appartement des bains, qui regarde vers des jardins à la française, organisés autour d’une statue monumentale d’Hercule, donne un aspect désormais versaillais à la vieille forteresse.

 

Au début du XIXe siècle, les ailes Ouest disparaissent. N’offrant plus une façade continue côté place, le palais présente un visage un peu incomplet jusqu’à la construction d’une nouvelle aile par le prince Rainier III, destinée à sa famille, à la fin des années 1960. Au milieu du XIXe siècle, à l’âge d’or de la lithographie romantique, c’est la vue stéréotypée, en contre-plongée, d’un château vu du port d’Hercule qui est convoyée par les dessinateurs, peintres et graveurs. Quelques années plus tard, lorsque les premiers touristes et les premiers photographes découvrent la principauté, les objectifs fixent les modifications successives de l’ensemble des tours dominant le port. En 1862, celle de l’horloge est transformée.

Puis, à la suite du séisme de 1887, la grosse tour Sainte-Marie est entièrement reconstruite en pierres de taille de La Turbie, dans un style néo-médiéval. L’horloge est replacée sur une tourelle accolée au nouveau bâtiment.

 

Depuis l’invention du cinématographe par les frères Lumière jusqu’aux premières années du XXe siècle, les trépieds des caméras sont rarement posés sur la place du Palais. Il faut qu’un événement s’y produise. Les fêtes du vingt-cinquième anniversaire de l’avènement du prince Albert Ier, les 12 et 13 avril 1914, sont suivies par les opérateurs de la maison Pathé et des établissements Gaumont, qui « cinématographient » l’inauguration du monument La Science découvrant les richesses de l’Océan, offert au prince par les colonies étrangères, ainsi que le cortège historique « Monaco au Moyen âge ». La presse filmée est également conviée au mariage de la princesse Charlotte avec le comte Pierre de Polignac en la cathédrale, le 20 mars 1920. La firme à la marguerite réalise un sujet d’une poignée de secondes dans lequel figurent quelques brèves images de la cour d’Honneur du palais où les Monégasques acclament les mariés. Sans doute est-ce la première fois qu’une caméra « étrangère » s’aventure à l’intérieur de l’enceinte du palais. Ce sont, en tout cas, les dernières images filmées, connues, du prince Albert Ier. Hormis pour des événements dynastiques, presque jamais d’images animées de la demeure des Grimaldi à cette époque. Pas plus que de films de cinéma. Lorsque, en 1921,

Erich von Stroheim choisit de situer l’histoire de Folies de femmes dans le Monaco de l’immédiat après-guerre, il exige que soient reproduits quelques lieux emblématiques de la principauté. La façade du palais et sa cour d’Honneur, de même qu’une réplique grandeur nature des trois côtés de la place du Casino et de ses terrasses sont édifiés en décors naturels, sur la côte californienne. Placée au début du film, la séquence palatine relate la remise des lettres de créance d’un ambassadeur américain à un prince Albert Ier de pure fiction.

 

Il faut attendre 1956, et le mariage du prince Rainier et de Grace Kelly, pour que des caméras de cinéma pénètrent, pour de vrai, le palais de Monaco. Pour relater l’événement, on produit un documentaire en cinémascope et en couleurs, destiné aux salles du monde entier, y compris celles des États-Unis, où la firme Metro Goldwyn Mayer, avec laquelle l’actrice est encore sous contrat, assure la distribution. Pour la première fois, le palais dévoile au grand public ses intérieurs, filmés durant les préparatifs des cérémonies, et parmi ces images inattendues, une longue séquence où Grace Kelly arpente seule les Grands appartements, qui peut être analysée, rétrospectivement, comme une scène d’adieu au septième art. À l’évidence, Le Mariage de Monaco marque un tournant dans les rapports de la maison souveraine avec le cinéma et la télévision.

 

Déjà, pour l’avènement du prince Rainier III, le 11 avril 1950, la presse avait été autorisée à filmer la salle du Trône et la remise de décorations dans la cour d’Honneur du palais. Influencé par son éducation anglo-saxonne, séduit par le modèle américain et la fulgurante ascension de la télévision, le prince voit dans le petit écran un outil de communication hors pair. Dans sa volonté de transformer et de moderniser la principauté, l’image va désormais occuper une place prépondérante. Ne lance-t-il pas, en novembre 1954, la chaîne Télé Monte-Carlo, qui va chroniquer les grandes heures de l’actualité monégasque pendant presque un demi-siècle ? Après le mariage princier, les documentaires et émissions télévisées prenant pour sujet, sinon pour décor, le palais de Monaco, se multiplient, portés par des présentateurs vedettes, de Pierre Desgraupes à Stéphane Bern, en passant par Ève Ruggieri ou Léon Zitrone. Émission phare de la télévision française dans les années 1960, le magazine d’information Cinq colonnes à la une consacre deux numéros à la Principauté, le 2 octobre 1959 et le 4 mai 1962, à une époque où les relations franco-monégasques connaissent crise et renouveau. Dans l’une et l’autre émission, les caméras viennent au palais, où le prince expose, aux journalistes venus l’interroger, les réalités de son pays et sa vision de Monaco. Magazine un peu oublié de la télévision, bien qu’il compte vingt-deux ans d’existence, Télé-philatélie donne l’occasion au prince Rainier, dans son numéro du 17 mai 1961, de présenter Monaco à travers ses émissions de timbres. L’angle est original, la réalisation soignée, la demeure princière largement mise en lumière. Les Archives du palais conservent une très belle collection de photographies de ce tournage.

 

En juin 1962, la princesse Grace décline la proposition d’Alfred Hitchcock d’être, une nouvelle et dernière fois à l’écran, son héroïne, sa « Marnie ». Renonce-t-elle pour autant à l’attrait des caméras ? Pas exactement. La princesse ne retourne pas au cinéma, mais Monaco se transforme, sous son impulsion, en « plus beau studio du monde » et reçoit les caméras d’un documentaire, A Look at Monaco, tourné en novembre 1962 pour la chaîne américaine CBS, avec d’importants moyens. La princesse ouvre les portes de son palais pour guider les téléspectateurs dans une visite commentée des Grands Appartements, dont certaines scènes rappellent évidemment les clichés réalisés par les photographes Michel Simon et Edward Quinn, lors de sa rencontre avec le prince Rainier en 1955. Jamais diffusé en France, ce film a ouvert la voie à de nombreux autres documentaires télévisés, français ou étrangers, qui ont tous cherché à renouveler la manière de montrer le palais, d’en raconter les secrets et les coulisses. Rendez-vous très prisé des téléspectateurs, le journal de 13 heures est, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le plateau d’où s’expriment les grands de ce monde.

Le 4 août 1977, la chaîne TF1 pose caméras et parasols dans les jardins de l’aile nord du Palais, et retransmet en direct, comme elle l’a fait du Kremlin ou de la place Tienanmen, l’interview qu’Yves Mourousi réalise du couple princier.

Le prince Rainier y expose sa vision environnementaliste et revient notamment sur l’accord Ramoge ; la princesse parle de ses passions, du cinéma, de la danse surtout. La radio n’est pas en reste, puisque la célèbre émission de Jacques Chancel, Radioscopie, diffusée sur France Inter, consacre son édition du 20 février 1975 au prince Rainier, depuis son bureau du palais.

 

Cadre par excellence du pouvoir, lieu d’images, le palais est le théâtre récurrent des événements dynastiques, des fêtes nationales, des remises de décorations, des visites de chefs d’État et d’hôtes de marque, des vœux de nouvel an, mais aussi d’événements exceptionnels de la vie politique monégasque, comme, en 1962, la proclamation de la nouvelle constitution devant micros et caméras de RMC et TMC. Le mécénat artistique élit aussi rituellement son siège dans la résidence des princes : remises du prix littéraire de Monaco depuis 1951, concerts symphoniques estivaux dans la cour d’Honneur depuis 1959.

 

Les films de famille tournés par la princesse Grace et le prince Rainier ont régulièrement pour cadre le palais. Ils témoignent du quotidien ordinaire d’une famille souveraine dont, finalement, seule la vie dans une résidence historique relève de l’exceptionnel.

 

Les cinéastes amateurs ne seront pas oubliés dans le portrait diachronique et synchronique du palais et de ses dépendances. La place du Palais accueille épisodiquement des événements culturels ou sportifs, des fêtes traditionnelles. Mais c’est surtout là qu’immuablement se déroule la relève de la garde, qui, dans sa grande permanence et ses menues évolutions, est l’incontestable et l’incontournable sujet de toutes les époques et de tous les objectifs qui s’ouvrent à Monaco : du film de Sacha Guitry, Le Roman d’un tricheur, en 1936, au téléphone portable du touriste, qui, en 2020, a sûrement fixé des carabiniers masqués en temps de pandémie.

 

Gardiens de l’édifice par-delà les générations de princes et de princesses qui l’ont habité et l’habitent, les gardes du prince sont peut-être finalement les meilleurs témoins de la mémoire iconique du palais, imprimée à l’envie sur les pellicules, les cartes postales et les cartes informatiques. Les fragments d’un abécédaire ; mieux, d’une mythologie à la Roland Barthes.

Thomas Fouilleron et Vincent Vatrican