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Jardins secrets

Des mots, des obsessions, des blessures, mais derrière l’éclat de leur mise en scène ou la portée de leur histoire, quel autre fil d’Ariane relie entre eux les personnages et les films de cette saison ? Ce qui fait que nous les aimons tous, aussi différentes que soient leurs origines et leurs formes : une noblesse de caractère, une louable générosité, préférant la voie feutrée de la confidence à la seule efficacité d’un scénario. Et plus que tout, peut-être, une faculté à créer dans le récit un espace que le spectateur investit pour observer ce qui se murmure parfois dans les jardins secrets du cinéma.

 

De Marnie d’Alfred Hitchcock (1964), le spectateur est l’invité, considéré par le cinéaste comme un partenaire, doué du même temps de jeu que les personnages qu’il dirige. Avec l’ironie qu’on lui connaît, le maître du suspense veut voir si nous devinons avant eux l’issue du spectacle dont il a réglé les moindres détails. Le récit est au présent mais c’est dans le passé que se cache la clef de l’énigme, « le secret derrière la porte ». Le traumatisme se substitue au coupable, la scène primitive au pot aux roses. Heureusement, la psychanalyse n’explique pas tout : la complexité de l’histoire, l’orchestration et les audaces visuelles du film, prouvent l’incontestable savoir-faire du cinéaste. « Grand film malade » disait Truffaut. Mais grand film quand même.

 

Tout comme Les Deux Anglaises et le continent (1971) fut en son temps une œuvre mal aimée. Parce qu’il affiche le plus sincèrement possible son goût immodéré pour la littérature, sa conception d’un cinéma aux accents autobiographiques, parce qu’il réussit à totaliser la vie en un film, c’est l’un des plus beaux Truffaut. À la personnalité fervente des deux Anglaises, déchirant leur costume puritain à force d’exigence amoureuse, répond la tiédeur adolescente d’un continent trop romantique. Dans ce Jules et Jim au féminin, Truffaut nous parle à voix nue du seul sujet qui l’ait finalement intéressé : l’amour qui fait mal, ce que résume cette réplique, sésame de toute son œuvre : « Ce papier est ta peau, cette encre est mon sang, j’appuie fort pour qu’il entre. »

 

Cette relation entre les mots et les choses, entre le dit et le non-dit, est la matière même du magnifique Poetry de Lee Chang-dong (2010), film à double récit : d’un côté le drame d’une mère de famille dont la mémoire lentement s’efface, de l’autre le choc d’une disparition qu’aucun mot ne peut soulager. Cette narration à deux faces ménage au spectateur une place à part, en fond de scène, pour remplir les blancs de l’histoire et découvrir la terrible vérité, « la mort en ce jardin ». Filmant avec pudeur le parcours de cette femme qui se réfugie dans la poésie pour trouver les justes mots et donner encore un sens à sa vie, le cinéaste nous signifie qu’il y a encore de la place pour le chant des oiseaux, qu’il croit résolument à cette faculté humaine qu’est l’imagination, pour nous distraire de la noirceur du monde.

 

Jacques Kermabon et Vincent Vatrican