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CINÉ-CONFÉRENCE

MONACO ET L’AUTOMOBILE

L’arrivée de l’automobile à Monaco, au tournant du XXe siècle, a été une révolution sportive et culturelle. Objet de curiosité puis de fascination, l’automobile a su dompter la topographie d’une ville taillée à sa mesure : dans ce théâtre à ciel ouvert, elle a toujours joué les premiers rôles. La passion pour les sports mécaniques des princes de Monaco

et de la clientèle aristocratique de Monte-Carlo n’est pas étrangère à cet engouement. En s’appuyant sur l’écrit, l’image et la parole, cette nouvelle ciné-conférence va raconter comment la Principauté est devenue, aux yeux du monde, le temple de l’automobile.

 

Le XIXe siècle s’achève dans une atmosphère remplie d’optimisme et de certitudes : on est captivé par le progrès et les bienfaits de la science. Et parmi les inventions tout juste nées, deux vont transformer durablement le monde et sa façon de le représenter : l’automobile et le cinéma. Après le temps des idées, de l’expérimentation, de l’émulation, vient celui des essais, du progrès, des brevets. Pour le véhicule propulsé par un moteur à explosion, c’est le brevet d’Édouard Delamare Debouteville, en 1884, qui acte la naissance de l’automobile ; pour le cinématographe, c’est-à-dire l’appareil permettant la prise de vue et sa projection, c’est celui des frères Lumière en 1895.

 

Cette année-là, Camille Blanc, fils cadet de François Blanc, ‘‘l’inventeur’’ et ‘‘le magicien’’ de Monte-Carlo, prend la direction de la Société des bains de mer. Sportif, il aime la chasse, la voile, l’équitation, se passionne pour l’aéronautique et les sports mécaniques. Pour divertir et surprendre l’élite cosmopolite qui séjourne en hiver sur la Côte d’Azur, la Société des bains de mer organise toutes sortes de manifestations sportives, notamment autour de l’automobile, qui est à l’origine un ‘‘sport’’ aristocratique, au même titre que le tennis ou le golf. Fin janvier 1897, est lancée la première course Marseille-Monte-Carlo, à laquelle participent tous les francs-tireurs de l’automobile. Émaillée de nombreux accidents de parcours, l’épreuve est remportée par le comte Chaloup-Laubat au volant d’une De Dion-Bouton.

 

Mais l’automobile suscite encore la critique et la moquerie, dont le chroniqueur des ‘‘Lettres parisiennes’’ se fait l’écho dans les colonnes du Journal de Monaco le 1er juin 1897 :  On annonce, en effet, que la Compagnie générale des Petites-Voitures nous dotera prochainement de fiacres sans chevaux. À bref délai nous aurons des voitures automobiles, qui feront des courses au tarif d’un franc. On ne pourra plus se livrer aux plaisanteries sur les cochers de fiacre et ce sont des mécaniciens qui désormais écraseront les piétons. Si l’emploi du substantif ‘‘automobile’’ pour désigner ces ‘‘véhicules sans chevaux’’ est rapidement adopté par la presse, on hésite encore sur le genre du mot, que l’on accorde indifféremment au masculin ou au féminin.

 

Le 9 mars 1898, la place du Casino est le théâtre du premier concours d’élégance automobile où défilent, devant la tribune princière et la foule des curieux, toutes sortes de véhicules, avec ou sans moteur : breaks, landaus, ducs, charrettes anglaises, phaétons, victorias et autres wagonnettes. Mais, pour développer l’attrait de l’automobile, il faut améliorer l’état général des routes, car, à Monaco comme ailleurs, le passage des véhicules soulève d’épais nuages de poussière. Le 13 mars 1902, un médecin d’origine suisse, le docteur Ernest Guglielminetti, encouragé par le prince Albert Ier, à qui il avait présenté son idée lors d’une conférence médicale, effectue les premiers essais certifiés de goudronnage sur une portion de route entre la place de la Visitation et le futur Musée océanographique. Le savant gagne aussitôt le surnom de ‘‘Docteur Goudron’’. Ce fait d’actualité, largement relaté par la presse, est transposé au cinéma par Georges Méliès, en 1905, dans Le Raid Paris - Monte-Carlo en automobile. Commandé par Victor de Cottens, auteur de la revue des Folies Bergères, qui souhaitait se moquer gentiment du roi des Belges Léopold II, dont les fréquents accidents d’automobile défrayaient régulièrement la chronique, ce film décrit, tout en maquettes, les péripéties extravagantes d’une voiture incontrôlable qui, dans son trajet vers Monte-Carlo, écrase tout sur son passage et pulvérise une goudronneuse que tirent deux chevaux. Ce court métrage humoristique est la première occurrence filmée de Monaco dans les histoires du cinéma.

 

L’importance grandissante des concours d’élégance et des courses automobiles conduit l’association ‘‘Sport vélocipédique de Monaco’’ à modifier son nom en 1907, pour y ajouter le terme ‘‘Automobile’’. Moins de quatre ans plus tard, sous l’impulsion de son président Antony Noghès et avec le soutien de l’International Sporting Club, le 1er rallye international voit le jour. En affichant le toponyme ‘‘Monte-Carlo’’ sur chacune des vingt-deux voitures engagées qui convergent des quatre coins de l’Europe vers Monaco, les organisateurs mesurent parfaitement le regain de publicité que cela suscite pour la Principauté. Cette année-là, le vainqueur du rallye n’est autre que l’aviateur Henri Rougier, qui avait effectué, l’année précédente, le premier survol de la Méditerranée au départ de Monaco. La seconde édition du rallye connaît un vif succès public et les presses écrite et cinématographique sont au rendez-vous. Mais, en coulisses, les organisateurs se voient reprocher d’avoir privilégié dans leur règlement l’élégance et le confort, au détriment de l’exploit sportif.

 

Pour régler ces différends, Antony Noghès imagine l’organisation d’une ‘‘semaine automobile’’ qui pourrait concilier concours d’élégance et courses sportives. Mais son projet est brutalement arrêté par la Première Guerre mondiale et ne se concrétise qu’en 1921. Le but avoué de cette manifestation est de relancer les spectacles et l’industrie automobile, fortement sinistrée par la crise économique d’après-guerre. Le 29 mars 1925, le Sport automobile et vélocipédique de Monaco adopte définitivement le nom d’Automobile Club de Monaco, au grand dam des inconditionnels de la bicyclette. Ce changement d’appellation est un mal nécessaire pour favoriser l’affiliation du club à l’association internationale des automobiles clubs reconnus, et surtout l’organisation à Monaco d’une ‘‘course dans la cité’’, dont la première a lieu le 29 avril 1929, devant une foule enthousiaste mais quelque peu terrifiée par le bruit assourdissant des moteurs. Les caméras des actualités sont là pour immortaliser.

 

Moins de deux ans plus tard, le cinéma s’empare de l’événement : on tourne à Monaco un faux grand prix, pour L’Étoile d’or de Jaquelux, qui fait l’objet d’un entrefilet dans le magazine Mon Ciné du 20 août 1931 : On tourna à Monaco, et de grand matin, afin de ne pas déranger les habitants et aussi les touristes toujours très nombreux à n’importe quelle saison de l’année dans ce pays enchanteur. De nombreux figurants, recrutés à Nice, furent conduits sur place par autocars. On les disposa dans des tribunes édifiées en un temps record. Puis de très bon matin, la course eut lieu. Il y avait là Chiron, le triomphateur du grand prix de l’Automobile Club, et aussi la si jolie Yvonne Reyville, vedette du film, qui tient le volant comme un coureur professionnel. L’illusion sera complète à l’écran et les spectateurs auront bien l’impression qu’ils assistent au grand prix automobile de Monaco.