La Maison et le Monde

À une époque où sont violemment revendiquées les identités nationales, où certains voudraient ériger de nouvelles frontières comme un remède à toute forme de métissage, c’est précisément sur les théâtres de ces osmoses et de ces conflits que notre cycle des ‘‘Mardis du Cinéma’’ entend s’attarder. Pas dans un propos militant ou idéaliste, plutôt dans une réflexion apaisée sur les drames et les ironies de l’Histoire, sur l’obsession du départ et les racines essentielles, sur les exils et les échecs, et cette part de nous-mêmes qui va se chercher dans la figure de l’Autre.

 

L’ouverture, ‘‘l’être au monde’’, Youssef Chahine n’a cessé de la prôner dans ses films. Il est par définition le cinéaste du mélange, au croisement des civilisations, des langues et des influences, le cinéaste de la vie dans ce qu’elle a de plus bouillonnant, où la question de l’identité, de la famille, de la tribu et de la nation, demeure capitale. L’Émigré (1994) raconte l’histoire d’un jeune homme qui se rend dans l’Égypte des pharaons, source de la connaissance et du savoir, pour y apprendre les rudiments de l’agriculture et rendre fertile la ‘‘terre promise’’. Ce parcours initiatique, en forme d’épopée aux accents bibliques, est l’occasion pour le cinéaste d’affirmer la grandeur et la richesse de la culture arabe et de dénoncer le fanatisme. Apprendre de l’autre, prendre pour mieux redonner, voilà le sens de cette œuvre profonde et ambitieuse, qui rappelle, au-delà de toute utopie, que la croyance de Chahine pour la fraternité des hommes, a toujours guidé et nourri un regard sensible et critique sur l’état du monde et ses soubresauts.

 

De prime abord, le cinéma de Charles Chaplin semble aux antipodes de celui de Chahine. En démontant le mythe du rêve américain et celui de sa propre réussite avec La Ruée vers l’or (1925), Chaplin se place délibérément du côté des ‘‘perdants’’ à contre-courant du tableau d’une nation conquérante que brosse le cinéma des années vingt. Si drôle que soit le film, il possède aussi et surtout, comme la plupart des grands Chaplin, une dimension humaine et tragique peu commune. Aux obstacles d’une nature enneigée et hostile, à l’injustice et à la brutalité quotidienne qu’il doit affronter, le vagabond Charlot oppose une forme de bon sens bien à lui : plutôt que de battre en retraite face aux dangers qui le menacent, il préfère occuper le terrain, imposer sa présence, faire face. Ce qu’il veut, c’est un toit, une maison, de quoi exister. Cet ‘‘être-là’’, l’entêtement à vivre et à vouloir vivre libre, est bien ce qui distingue Charlot des autres figures du burlesque : lui, le marginal, le déraciné, l’éternel immigrant, veut faire partie de la communauté des hommes.

 

Si éloignés l’un de l’autre dans le temps et la manière, ces deux films se rejoignent finalement dans le propos. Puissent-ils, comme tous ceux de ce nouveau cycle, nous inviter à mieux écouter le bruit du monde.

Jacques Kermabon, Vincent Vatrican